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March 7, 2025

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Aujourd’hui une newsletter de la honte. Parce que pour ĂȘtre un bon start-upper il faut aussi savoir mettre en rĂ©cit ces Ă©checs qui nous ont rendus plus fort, je vais vous parler de ce que j’appelle des "Ă©tiquettes orphelines".

En typographie on parle d’orpheline pour des fragments de paragraphes laissĂ©s seuls de maniĂšre inĂ©lĂ©gante en haut de page. Ce n’est pas celles-ci dont il s'agit ici.

Ce que j’appelle une Ă©tiquette orpheline, c'est un petit dĂ©tail Ă©tonnant et/ou cocasse que j’ai voulu Ă©tiqueter, me disant naĂŻvement : «ho, je vais sĂ»rement bientĂŽt trouver une nouvelle occurrence de ceci, vite mettons-le de cĂŽté» et en fait...non.

Ce texte est donc aussi Ă  lire comme un appel au secours. Si d'aventure vous connaissez d’autres Ɠuvres de la pĂ©riode arborant une des Ă©tiquettes Ă©voquĂ©es ici, n’hĂ©sitez plus et appelez la hotline de la musĂ©e disponible 24h/24h pour nous faire passer l’info.

Orpheline 1: la chaussure en paille

De base, je ne suis pas super calĂ© en vĂȘtement, je n’utilise peut-ĂȘtre pas les bons termes : "haute-forme" c’est certainement anachronique, on est tous d’accord, mais j’essaie tout de mĂȘme de crĂ©er des ensembles. Si la paire de chausse prĂ©sente dans l’Ɠuvre du maĂźtre de la passion Karlsruhe a enrichi ma collection de chausse Ă  lacets : le fameux Bundshue qui a servi d’emblĂšme aux paysans rĂ©voltĂ©s qui ont retournĂ© l’Allemagne et fait trembler les puissants (et que Luther n'a pas soutenu et dont DĂŒrer a fait un dessin de monument ambigu); je n’ai en revanche jamais retrouvĂ©e d’équivalent Ă  cette chaussure en fibre vĂ©gĂ©tale. Comme quoi parfois le dĂ©tail remarquable n’est pas toujours celui qu’on croit.

Orpheline 2: le bébé dans un arbre

Vous saviez que le beau berger Adonis Ă©tait sorti d’un arbre ? Benedetto Montegna oui ! il en a fait une gravure remarquable et, pour ce qui me concerne, unique en son genre. On aurait aimĂ© voir plus d’accouchement d’arbre, mais c’est peut-ĂȘtre lĂ  le problĂšme.

Orpheline 3: pointant sa rate

En fait, parfois je fais des fausses orphelines : j'Ă©tiquette un dĂ©tail Ă©trange tout en sachant que je sais que je l’ai dĂ©jĂ  croisĂ©. Depuis longtemps j’ai en tĂȘte cet autoportrait de DĂŒrer envoyĂ© Ă  un ami oĂč il pointe sa rate (spleen) signe probable de sa mĂ©lancolie.

« LĂ  oĂč est la tache jaune, Ă  l’endroit dĂ©signĂ© par ce doigt, c’est lĂ  que je souffre. »

Il y a quelques jours,au milieu d'une semaine consacrĂ©e Ă  Icare, je suis tombĂ© sur cette toile au sujet assez unique oĂč un geste a retenu mon attention: encore une fois, c’est discutable mais, fidĂšle Ă  mon systĂšme descriptif, je me dois le constater: la dame pointe sensiblement la mĂȘme partie du corps que cet obscur dessin de DĂŒrer. Alors s’ouvre peut-ĂȘtre une nouvelle aventure iconographique (plus certainement voie sans issue). La mĂȘme remarque s’appliquera aux cailloux qui coupent, aux toupies et aux quilles: j’ai de nouvelles occurrences sous le coude, je n’ai simplement pas encore eu l’occasion de les mettre en ligne.

Orpheline 4: les mains vers le bas

Parfois c’est aussi simple que ça: un geste qui brille Ă©trangement par son absence et c’est en tombant dessus qu’on rĂ©alise qu’on ne l’a jamais vu avant. On ne voit par exemple jamais les bĂ©bĂ©s JĂ©sus marcher Ă  quatre pattes ou mettre des doigts dans leurs nez. C’est le cas pour les deux mains vers le bas de Jean-Baptiste dans une peinture de BartolomĂ© Bermejo. Ce geste tĂ©moigne d’un rapport avec un animal, ici un agneau. L’unicitĂ© de ce geste rĂ©vĂšle aussi cela : il y a assez peu de relations affectives envers les animaux (tel qu’on les envisage aujourd’hui en tout cas) dans les peintures et mĂȘme quand c’est le cas, on peut les questionner. AprĂšs tout, ici, Jean-Baptiste semble accueillir un agneau mais on sait bien que l’agneau c’est surtout l'agneau sacrificiel, une incarnation du Christ. Reste Ă  savoir si ces deux principes ne peuvent pas coexister. Quand le peintre peint l’agneau,  il l’observe et il observe ses attitudes: il peint aussi l’animal en tant que tel, dans sa rĂ©alitĂ© naturaliste, pas seulement dans son incarnation symbolique.

Orpheline 4: les chauves

Parfois, au dĂ©tour d’une lecture ou d’une lubie passagĂšre, je dĂ©cide d’étiqueter une chose que je n’étiquetai pas jusque lĂ . Ce fut douloureusement le cas le jour oĂč je dĂ©cidais d’indexer les Ă©perons, m’obligeant dans la foulĂ©e Ă  passer en revue les pieds de tous les personnages autour des chevaux (les 276 chevaux). Le livre sur les outcasts dans les images de la renaissance de Ruth Mellinkoff consacre un chapitre entier aux tĂȘtes rasĂ©es, chauves, glabres ou coupĂ©s courts, me faisant rĂ©aliser que j’ai juste lĂ  complĂštement ignorĂ© ce dĂ©tail capillaire. Proscrit Ă  deux reprises dans la Bible (LĂ©vitique 21:5 & DeutĂ©ronome 14:1) sĂ»rement pour ce diffĂ©rencier des paĂŻens se rasant avant d’adorer leurs dieux, le crĂąne rasĂ© ou chauve raconte pleins de choses que ce soit chez certains prophĂštes ou saints, mais surtout en image chez les mĂ©chants persĂ©cuteur du Christ, parfois naturellement chauve, parfois rasĂ©. C’est aussi un truc de fou depuis l’antiquitĂ© (autant vous dire que les premiers ChrĂ©tiens on mis du temps Ă  accepter la tonsure, mais entre Charles le Chauve et le Eloga de Calvis rĂ©digĂ© par Hucbald de Saint Amand, ils ont mis de l’eau dans leur vin). J’ai donc dĂ©cider de les Ă©tiqueter dĂ©sormais, simplement je n’ai pas encore fait le travail d’en trouver d’autres. Il est Ă  noter que pour d’autres singularitĂ©s physiques, l’idĂ©e n’a jamais fait son chemin: je n’ai Ă  ce jour indexĂ© qu’un seul "gros nez"et je ne pense pas en Ă©tiqueter d’autres.

Et il y en a plein d’autres.

C’est aussi Ă  travers mes lectures que je dĂ©couvre parfois le nom d’objet qui me sont Ă©tranger comme les briquets de la Renaissance ou les claquettes que les lĂ©preux utilisaient pour attirer l’attention (encore merci ArtifexInOpere), d’autres fois je croise juste des objets bizarres que je nomme Ă  la volĂ©e, comme ce que j’ai appelĂ© un “suiveur de ligne” ou cette â€œĂ©pĂ©e large” digne d’un personnage de manga et dont je n’ai pas encore su trouver de variations.

Certains dĂ©tails par leurs exceptionnalitĂ©s racontent quelque chose: je n’ai indexĂ© qu’une seule femme Ă©crivant, qu'un seul dauphin Ă©crasĂ© et mon dĂ©mon lisant se cherche encore un camarade. En revanche, j’ai une belle collection de femmes lisant, quelques chevaucheurs de dauphins et j’ai fini par trouver plus d’un dĂ©mon mains jointes, voir mĂȘme quelques dĂ©mons pensifs.

En matiĂšre d'Ă©tiquettes, je pourrais disserter encore longtemps sur ma "harpie"(maintenant 2 !), mon "diapason" ou ce saint JĂ©rĂŽme sur le point d’ingurgiter un crucifix.

Je ne parle mĂȘme pas de mon "thym", de ma "pomme de pin", de mon "persil", de ma "pastĂšque", de ma "catananche", de ma "luzule", de mon "navet" ou de ma "clĂ©matite".

Ça, j’en parlerai dans ma prochaine newsletter puisqu’il y sera question des plantes en peintures: tous les six mois, je passe voir Jean-Pierre Grienay, sympathique botaniste travaillant a l'herbier du jardin botanique du parc de la tĂȘte d’or Lyonnais, pour lui montrer des peintures avec plantes-mystĂšres Ă  identifier et je lui ai justement prĂ©sentĂ© un nouveau stock.

Merci à Charlotte Boulc’h pour la relecture

et Ă  bientĂŽt !

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