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8 septembre 2026

Limites Numériques #26

Colonialisme numérique (suite)

Suite de la précédente newsletter où on continue de parler d'enjeux écologiques liés au colonialisme numérique. Numéro co-écrit avec Christelle Gilabert. Merci à elle et bonne lecture !

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🌍 Colonialisme numérique (2ème partie)

Dans ce deuxième numéro, nous allons explorer la manière dont les territoires du Sud Global organisent leur accès au numérique. Quelles infrastructures et pratiques développent-ils dans des lieux contraints par les politiques coloniales - guerres, coupures, pénuries, isolement géographique ?

  • En Palestine, les autorités de l'État d'Israël contrôlent et restreignent depuis plusieurs décennies le développement des technologies de communication, ainsi que l'accès à l'électricité, forçant la population à composer avec des réseaux fragiles, instables et obsolètes. Depuis le 7 octobre 2023 à Gaza, la destruction systématique des infrastructures (centrales électriques, antennes-relais, câbles, etc) par l'armée israélienne provoque des coupures et blackouts répétés. En 2024, environ 75 % des infrastructures télécoms avaient été partiellement ou totalement détruites.

    Depuis ces conditions extrêmes d'isolation et de dévastations, les Gazaouis multiplient les pratiques de résistance. À l'instar des « Network Tree » (ou « Arbres Réseaux ») : des points d'accès Wi-Fi bricolés à l'aide de smartphones équipés d’eSIM et de batteries externes que l'on va percher en hauteur (sur des toits, des balcons, des poteaux) pour partager une connexion avec les utilisateurs à proximité.

    Dans cette enquête, deux chercheurs·es de l'Université de Michigan, détaillent leurs multiples stratégies. Parmi elles : organiser ses activités en ligne selon les moments d'accès à l'électricité, écrire ses notes sur papier avant de les prendre en photo pour les transmettre afin de limiter le temps d'utilisation des appareils, revenir aux dumbphones qui nécessitent moins de recharge, etc.

deux photos. Une avec un saut accrocché en hauteur. L'autre une photo de notes en papiers éclairés à la bougie.
À gauche un Network Tree photographié par l’ACS. À droite des notes en papier prises en photo, issues de l’étude "Digital Infrastructural Resistance: Working Around Severe Telecommunication Disruptions in Gaza".
  • L'accès à une connexion sur le continent africain, en plus d'être instable et inégalement réparti sur les territoires, reste largement entre les mains d'entreprises étrangères. Et ce malgré la capacité des populations à produire des dispositifs adaptés aux réalités locales comme cet Internet qui passe en bus ou ces radios communautaires par téléphone.

    Dans les années 2000 et 2010, l'Afrique est connue pour avoir considérablement développé les usages téléphoniques (parfois plus qu'en occident). De nombreux services par sms ont vu le jour, comme la possibilité de déclarer des naissances. Ces usages dépendaient des réseaux GSM, souvent opérés par des entreprises européennes comme Orange ou Vodafone.

    Un téléphone avec sms annoncant une naissance
    SMS de déclaration de naissance.

    Lors de la généralisation de l'Internet mobile et des smartphones, ces services sms caractéristiques du continent, ont progressivement basculé vers les applications états-uniennes. Aujourd'hui, en l'absence de réseaux de distribution publique ou de banques, l'économie locale s'appuie en grande partie sur Facebook ou WhatsApp pour commercer et échanger. Et les Gafam n'hésitent pas à produire des versions dédiées plus légères de leur application pour continuer à exister face à des réseaux fragiles et de prix de connexion encore très élevés.

    Côté chinois, les entreprises cherchent à s'implanter à l'aide de smartphones pouvant accueillir plusieurs cartes sim, car beaucoup d'habitants ont pris l'habitude de jongler entre plusieurs opérateurs pour réduire les coûts d'envoi.

    Plus récemment, c'est l'entreprise Starlink qui profite des vulnérabilités territoriales persistantes de certains territoires pour imposer son réseau onéreux et très peu écologique.

    Tout ça sans réelle contrepartie pour l'économie locale, et dans un contexte d'exploitation massive des minerais africains par ces mêmes pays.

  • Dans l’État de Oaxaca au Mexique, des communautés autochtones vivant dans des régions montagneuses reculées et difficiles à desservir, ont développé l’un des plus importants réseaux de télécommunications communautaires au monde. Une démarche visant à exercer leur « droit à la communication » dans ces territoires délaissés par les pouvoir publics et les acteurs télécoms classiques.

    3 personnes dans un fablab
    Une station de base mobile/radio open source Sysmocom, élément clé qui permet le fonctionnement de ces petits réseaux locaux. Images du documentaire En defensa del derecho de comunicacion.

    Depuis 2016, les associations Telecomunicaciones Indígenas Comunitarias (TIC) et Rhizomatica, composées de hackers et membres de peuples autochtones, accompagnent les communautés dans la conception, l’installation et l’administration de leurs propres infrastructures. Leur approche privilégie des technologies sobres et accessibles. Les systèmes sont adaptés aux usages essentiels locaux (appels et SMS en priorité) et aux contraintes géographiques du territoire (haute altitude, fortes intempéries, accès à l'électricité limité).

    Une antenne et un panneau solaire
    Une antenne et un panneau solaire installés par l’association TIC-AC

En dix ans, cette démarche a permis de déployer une vingtaine de réseaux indépendants bénéficiant à plusieurs milliers d'habitant·e·s : des réseaux mobiles 2G/4G, des points d'internet Wi-Fi et, plus récemment, de la fibre. Le fonctionnement s'appuie sur une approche communautaire de l'infrastructure, gérée et financée collectivement dans un objectif d'utilité publique. À l’opposé de l’Internet dominant, qui par ailleurs, poursuit son expansion dans le reste du pays.

Attention à ce qu'on projette dans ces réalités

Le colonialisme numérique dans les pays du Sud global et les pratiques de réappropriation s'entrecroisent dans une réalité complexe qui ne nous épargne pas toujours de nos regards ou réflexes occidentaux...

Dans un ancien numéro nous racontions comment les photos très médiatisées et impressionnantes de la décharge d'Agbogbloshie au Ghana – montrée comme la plus "grande décharge de déchets électroniques"–, cachait en fait une autre réalité : celle d'une ressource achetée au Nord pour fournir la demande locale en ordinateurs et dont toute une économie dépendait. Malheureusement, cette mauvaise image aux yeux de l'Occident a conduit le gouvernement ghanéen à raser le lieu, détruire les marchandises, et déplacer de force les travailleurs sans traiter aucun des problèmes initiaux. Des conséquences de nos représentations ayant aggravé la situation des personnes travaillant sur ce site comme le montre la chercheuse Grace Akese dans sa thèse.

Une décharge plein à gauche et vide à droite
La “décharge” d’Agbogbloshie en 2021 et 2022. Photo par Muntaka Chasant.

Pour conclure et continuer sur ces sujets, on vous invite à consulter le média Rest of World qui donne la parole à des journalistes locaux pour mieux raconter la complexité des situations.

Sans limites 🙃

  • Les feux d'artifices remplacés par les drones 🎆

  • La nouvelle brosse à dent de Dyson intégre de l'IA, une caméra et une application pour voir la feuille de persil coincée entre vos dents.

    Une personne se brosse les dents tout en regardant son lavage de dents dans son application
  • Amazon lance la construction d'une énorme centrale à gaz pour ces data centers. Cette seule centrale émettrait l'équivalent de 10% des gaz à effet de serre de la France... 🌫️ Selon le New York Times, la centrale pourrait même devenir la première source d'émission des États Unis.

  • Vous l'avez sûrement vu passer : des millions de livres sont achetés puis détruits en secret pour entraîner des modèles IA. Pour les scanner plus facilement, les entreprises comme Anthropic découpent la reliure puis broient les livres.

Inspirothèque

  • Une expérimentation de jeu vidéo hyper léger, n'utilisant que des courbes mathématiques sinusoïdes pour représenter des personnages, produire du texte, générer de l'audio ou de la musique. Résultat : le jeu fonctionne sans faire appel à aucun autre fichier source.

    un screenshot du gameplay
  • Ces cartes mères étaient utilisées pour miner des cryptomonnaies. Mais depuis que cette pratique n'est plus rentable, nombre d'entre elles se retrouvent sur le marché de la seconde main. Une aubaine puisque la carte intègre une quantité importante de mémoire vive dont le prix a explosé. Si bien que la capacité de mémoire intégrée coûte plus cher que la carte elle-même (mais ne peut être dessoudée). Les gens réutilisent alors ces cartes pour en faire des PC dédiés au jeu vidéo.

  • Après les ordis moches de BackMarket, la coopérative les Ateliers du Bocage propose des ordinateurs abîmés et parfois partiellement dysfonctionnels à des prix très accessibles.

Plein d’autres inspirations dans notre inspirothèque 💡

Actualités de l’équipe Limites Numériques

  • Anaëlle Beignon a écrit dans le dernier rapport annuel de l'Arcep sur l'état d'internet en France. Elle y raconte le rôle du design pour désintensifier les usages numériques.

  • Petit replay d'une intervention de Nolwenn Maudet au Medialab de Sciences Po.

En vrac

  • Le Danemark rationne son réseau électrique et relègue au dernier plan les grands centres de données afin de préserver ses capacités.

  • Apple a annoncé que sa dernière mise à jour d'iOS améliorera le fonctionnement des iPhones sortis en 2019. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle ! Dans cet article, on apprend que l'entreprise s'est surtout rendu compte que faire durer ses téléphones permettait de garder les utilisateurs plus longtemps dans son écosystème (mais nooon ?! 🙃). Et donc, de continuer à leur vendre services ou accessoires…

  • Vous le savez, un data center, ça chauffe. Et l'air expulsé dehors, réchauffe les alentours. Deux études récentes quantifient cette augmentation. La première (Marinoni et al, 2026, encore en pré-publication), estime que la température de surface près d'un data center IA augmente de 2°C 🌡️. Une chaleur qui peut se ressentir jusqu'à plusieurs kms pour les plus gros. Les auteurs et autrices estiment que 340 millions de personnes pourraient être concernées. Une autre étude (Sailor et al, 2026) a étudié les data centers d'une région et a mesuré une augmentation moyenne de température de 0,7 à 0,9°C avec des effets ressentis jusqu'à 500 m. Cette augmentation de chaleur peut paraître faible mais n'est pas négligeable en période de canicule ou de sécheresse. C'est le cas par exemple du projet de centre de données à Pennes Mirabeau (près de Marseille) très décrié par les associations locales. Le centre est en effet collé à une forêt de pin déjà hautement inflammable 🔥

  • Une IA dans une boite qui montre l'air chaud expulsé pendant le calcul.

    Un boite avec une petite cheminée et un genre de moulin à vent
    The Hot Air Factory
  • L'envolée des prix des composants à cause du boom de l'IA continue son petit chemin :

    • Au 1er trimestre 2026, la mémoire vive représente 60% du coût des smartphones d'entrée de gamme. Ce qui aura deux effets : des smartphones plus chers mais aussi qui embarqueront moins de mémoire dans les prochains mois. Une baisse de 12% de l'ensemble des ventes de smartphones est prévue.

    • Côté ordinateur, la marque Framework vendra son prochain modèle avec moins de ram.

    • Des constructeurs comme AMD lancent leurs prochaines cartes graphiques avec des capacités qui n'existaient plus depuis 2022.

    • Face à cette crise Microsoft promet d'optimiser windows 11 pour pouvoir le faire fonctionner sur des machines moins puissantes.

  • Combien de livres faut-il lire sur une liseuse électronique pour que son coût environnemental soit inférieur à celui du livre papier ? Cette courte vidéo pédagogique produite par Arte y répond (Spoiler : 40 livres par an)

  • De nombreuses entreprises pétro-gazières utilisent des outils d'IA pour chercher de nouveaux gisements. Selon cette étude, parue dans Nature, l'IA pourrait permettre de récupérer entre 470 et 1000 milliards de barils supplémentaires de pétrole. Les émissions du secteur de l'énergie dopés par l'IA risquent alors d'être 3 à 13 fois supérieurs à celles des centres de données.

  • Après Google c'est au tour de Microsoft de publier son rapport environnemental annuel. L'entreprise communique une augmentation de 25% de ses émissions de Co2 en 2025.

  • Face à la mobilisation citoyenne aux États-Unis, l'État de New York bloque la construction de nouveaux centres de données pendant 1 an.

Vos anecdotes

  • Cet été on vous a partagé sur les réseaux plein de tactiques de personnes vivant avec des appareils cassés sans jamais les réparer. Les histoires ont été récoltées par Jonas Gaugain dans le cadre de son travail sur le "design du maintien de la casse", et illustrées par Pauline Bouillevart en stage dans notre équipe. Merci à eux !
    Vous pouvez les consulter sur nos réseaux ici ou là ou ailleurs. En voici quelques unes :

    Une illustration d'un smartphone n'arrivant pas à faire le focus
    Une illustration d'une panière à linge avec un téléphone caché dedans
    Une illustration avec des écouteurs filaire et des smartphones

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