Limites Numériques #25
Colonialisme numérique
Ce mois-ci, petit focus sur les enjeux écologiques liés au colonialisme numérique. Et pour co-écrire cette partie, nous avons été rejoint par la journaliste Christelle Gilabert. Merci à elle et bonne lecture !
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🌍 Colonialisme numérique (1ère partie)
Depuis maintenant plusieurs années nous racontons ici les effets écologiques de l'industrie numérique à travers le monde. Ce qui ressort au fur et à mesure des numéros, c'est à quel point les conséquences écologiques et sociales parfois violentes, poursuivent et renforcent des dynamiques coloniales à l'égard des pays du Sud.
L'extraction des minerais se fait en grande partie dans des pays d'Afrique, d'Amérique du Sud ou d'Asie causant une pollution massive de l’air, des sols et de l’eau et portant gravement atteinte aux populations et aux écosystèmes. Les IA sont majoritairement entrainés par des travailleurs·euses du clic situés au Kenya, à Madagascar, en Inde ou aux Philippines (coucou l'IA de la coupe du Monde). Les circuits des câbles sous-marins s'inscrivent en partie dans une géographie héritée de l'époque coloniale, celle des premiers réseaux télégraphiques et des grandes routes commerciales qui reliaient les empires européens à leurs colonies.
Dans un article publié sur la CCCbLab, le sociologue et chercheur Carlos Delclos nous invite à appréhender Internet non pas comme un « moyen de communication » mais plutôt comme un « régime de contrôle et de gouvernance ». Autrement dit, un système qui, tel qu'il est développé aujourd'hui par une minorité d'États et de multinationales, conditionne l'organisation du pouvoir, de l'économie et de la culture à l'échelle planétaire.
Dans ce numéro et le prochain, nous vous proposons d'effleurer ce vaste sujet. Nous aborderons plusieurs dimensions du colonialisme numérique à l'égard des pays du Sud en racontant des histoires de dépendances, de violences, de luttes, de réappropriations ou d'adaptations :
Les technologies numériques au service de modes de productions destructeurs :
Dans une étude intitulée « Big Tech, Big Agro, Big Money », la journaliste Mariani Tamari et la chercheuse Joana Varon ont enquêté sur le colonialisme numérique dans l'agriculture brésilienne. Elles y montrent comment l'alliance entre les géants de la tech et l'agroindustrie force l'usage d'innovations numériques au profit d'un modèle d'exploitation intensive (drones pour répandre les pesticides, algorithmes prédictifs etc.) et aux effets néfastes sur l'écologie des territoires.
Publicités à l'Agrishow 2025 à Ribeirão Preto, ville reconnue comme "la capitale nationale de l'agribusiness", l'un des trois plus grands salons au monde dédié à l'innovation technologique dans l'agriculture et le plus grand du Brésil. Expansion de l'infrastructure et accaparement des ressources et des terres :
Aux États-Unis, des communautés autochtones s'organisent pour lutter contre la prolifération des data centers sur leurs terres. C'est le cas du mouvement Honor of the Earth, qui, après le combat contre les infrastructures fossiles et minières, s'attaque contre ce qu'ils considèrent être une nouvelle forme de colonialisme. Via leur campagne Data Center Resistance, ils ont mis au point une carte de 106 projets de data centers dans les régions autochtones. Après s'être largement implanté dans le nord, cette expansion touche de plus en plus les pays du Sud, mettant à mal certains systèmes électriques déjà fragiles, comme au Mexique des territoires agricoles comme en Inde, ou exercant une pression hydrique supplémentaire sur des territoires déjà arides.
Quand l'exploitation des travailleurs·euses par les plateformes les obligent à intensifier leurs usages :
Au Vénézuela, des annotateurs de données se sont organisés pour financer la création d'un bot destiné à les alerter de nouvelles missions de travail sur la plateforme. Au Brésil, une travailleuse payée pour liker, commenter et suivre des comptes, a fait appel à un bot pour pouvoir effectuer les centaines de micro-tâches qui lui sont demandées. Pour aller plus loin, le livre « Resisting data colonialism » (d'où sont tirés ces exemples), traite de multiples stratégies de lutte en réponse à l'exploitation des géants de la tech.Sobriété forcée :
À l'inverse, certaines pratiques que l'on pourrait qualifier de "sobres", sont contraintes par l'impossibilité d'accéder aux produits et services des Big Tech, dont les pays du Sud sont pourtant tout aussi dépendants. Soit parce qu'ils n'y sont pas distribués, soit parce qu'ils sont inadaptés aux conditions géographiques et techniques du territoire. Par exemple, dans les pays où il n'y a pas ou très peu de ventes d'appareils électroniques neufs, des groupes se créent pour fabriquer des ordinateurs à partir de composants de seconde main. C'est le cas de la communauté Jerry DIT qui assemble des ordinateurs dans des bidons. Le projet est né en France, mais les communautés se sont surtout développées au Togo, Bénin, Tchad ou Côté d'Ivoire. En Argentine c’est le mouvement des Cybercirujas qui a vu le jour en 2019 pour défier l'obsolescence des produits des pays du nord.

À gauche et milieu : Extérieur et intérieur d'un Jerry (conçu par Guillou, Herriche, Auffret). À droite une déclinaison dans une calebasse par le Fablab DefKo Ak Niep à Dakar Autre exemple tiré d'un travail que nous publierons bientôt. Syrine Bouchelligua s'est intéressée, lors d’un stage auprès de notre équipe, à la gestion de la mémoire dans les smartphones en Tunisie. Si en France, il est plutôt commun de payer un abonnement cloud pour décharger les mémoires locales saturées, la Tunisie n'a pas cette option. iCloud par exemple n'y est pas disponible et certains téléphones ne possèdent pas d’emplacement pour une carte SD (comme les iPhones). Faire le ménage dans leurs données est alors la seule option pour libérer leur stockage saturé. Et ce, bien que les interfaces des smartphones ne facilitent pas du tout cette tâche.
Au Brésil, l'entreprise Tectoy a continué de produire et vendre des consoles de jeu Sega pendant plus de 40 ans (jusqu'en 2024). Alors que le reste du monde connaissait de multiples générations de consoles, les brésilien·nes ont pu continuer à jouer sur la Sega, avec de nouveaux jeux et même des mises à jour matérielles. Cette particularité mondiale qui pourrait faire un bel exemple d'anti-obsolescence, découle surtout de lois restrictives et de lourdes taxes sur l'import d’électronique dès les années 80.
Sans limites 🙃
Le ballon de la Coupe du Monde de football doit être rechargé avant chaque match.
Google a publié son rapport environnemental annuel : l'année 2025 a été l'année où l'entreprise a le plus augmenté sa consommation électrique, et pas qu’un peu ! Quasiment +40% ! (à attribuer principalement au boom de l’IA)

Variation d'une année sur l'autre de la consommation annuelle d'électricité des big techs (Graphique réalisé par Ketan Joshi)
Actualités de l’équipe Limites Numériques
Pauline, Anaëlle et Thomas ont tenté de raconter simplement et de manière illustrée notre dernier travail sur l'intensification des usages. Vous pouvez jeter un œil sur notre Linkedin ici ou là, sur notre Mastodon ou notre Instagram.

Edlira Nano, vient de passer sa soutenance de thèse à l'Université Lyon 1, consacrée à l'obsolescence logicielle dans les écosystèmes Android et Debian. On vous en parle très bientôt. En attendant, bravo à elle ! 🥳
La doctorante Gaëlle Fret et l’étudiant Lucas Deloison ont entrepris pendant 5 mois l'analyse des 16 000 applications américaines les plus populaires sur Android et iOS. Leurs premiers résultats, présentés à l'ICT4S (International Conference on Information and Communications Technology for Sustainability), montrent la vitesse à laquelle nos applications sont rendues incompatibles avec les systèmes d'exploitation sur mobile. Quelques enseignements :
Les appareils sous Android 7 (sorti en 2016) peuvent encore installer 60% des applications, tandis que les appareils sous iOS 12 (sorti en 2018) n'en peuvent qu’en installer moins de 1%. L'écosystème iOS suit un modèle "tout ou rien" : une fois qu'un appareil perd la compatibilité avec certaines applications, la plupart des autres suivent rapidement.
75% des applications demandent un téléphone qui a moins de 7 ans.
Les applications de jeu sont les plus rétrocompatibles, contrairement à celles pour le voyage qui sont les pires.
Inspirothèque
CrankGPT est une petite boite, avec une IA autonome fonctionnant hors ligne et où il faut tourner une manivelle pour l'alimenter en énergie.

Un manuel illustré et drôle, de l'artiste et chercheur Claudio Castro Chaponan pour reconditionner soi-même un ordinateur Chromebook. Ces derniers, fonctionnant avec un système d'exploitation Google, ont beaucoup été utilisés dans les écoles à cause de leur faible coût. Mais ces ordinateurs sont aussi connus pour leur très faible durée de vie (peu réparables, plus mis à jour par Google), forçant les établissement à en racheter. On aime donc ce petit guide détournant un vrai manuel 🪛.
En vrac
Face à la pression, Microsoft prolonge une année de plus les mises à jour sur Windows 10. Mais le mal est déjà fait.
Après les fruits et légumes moches, voici les ordi moches. Dans cette campagne de communication, Back Market tente de rendre désirables les traces d'autocollants vantant que "c'est la beauté intérieure qui compte".

D'ailleurs Back Market a commandé récemment une enquête sur l'obsolescence esthétique. Résultat, 1/3 des français ont déjà remplacé leur appareil parce qu'il était visiblement abimé (rayures, micro-impacts). Mais la plupart l'on fait parce qu'il y avait aussi d'autres raisons (ralentissement, casse, etc). C'est ce qu'on avait déjà remarqué dans ce que Léa Mosesso qualifie de chemin d'obsolescence.
🌡️ Les fortes chaleurs mettent à mal les centres de données dont les systèmes de refroidissement ne sont souvent pas dimensionnés pour supporter de telles températures. Selon une équipe de Google, 30% d'entre eux ne sont pas assez équipés pour faire face aux pics de chaleur. En moyenne, les centres de données devraient même augmenter leur capacité de refroidissement de 11% à 48%. Selon le cabinet XDI, la France est d'ailleurs le 5e pays où les data centers sont les plus exposés aux risques climatiques (chaleurs extrêmes et inondations). Parmi les nouveaux projets de data centers en France, 26% sont considérés à haut risque dès 2026 !

Les 25 pays les plus exposés aux risques de dommages liés aux phénomènes météorologiques extrêmes dus au changement climatique en 2026 Pendant ce temps, le lobby européen des datacenters propose « d’ouvrir la discussion » sur un possible assouplissement des objectifs climatiques européens pour favoriser le développement de l’IA. 🤦
Une étude de l'Ademe s'est intéressée à la compréhension de l’impact environnemental du numérique par les français·es et leurs pratiques associées. On y apprend que :
87 % des personnes considèrent que l’impact environnemental du numérique est un sujet un peu ou très préoccupant (chiffre qui reste à peu près stable depuis 2024).
Pour 60%, l'IA générative est perçue comme une menace pour l'environnement.
25% déclarent limiter le visionnage de vidéos en ligne (contre 17% en 2024) avec une augmentation liée notamment à des des raisons environnementales.
60 % avouent ne pas utiliser toutes les fonctionnalités de leur téléphone portable actuel. (Appelées aussi features creep). Un pourcentage qui a augmenté entre 2024 et 2025.
Selon une dernière étude de l'Arcep, la consommation électrique des data centers en France a progressé de +38% entre 2021 et 2024. Du côté de la consommation énergétique des réseaux, on observe une stabilisation en 2024. Car même si la partie correspondant au réseau mobile augmente, le passage du cuivre à la fibre optique sur les réseaux fixes compense cette augmentation. Quelques autres infographies par ici.
🖨️ 9 ans après avoir déposé une plainte pour obsolescence programmée, l'association HOP obtient enfin une date de procès contre les imprimantes Epson ! Une première mondiale suite au délit mis en place dans la législation en France en 2015. Mais qui n'avait jusqu'alors, pas donné lieu à une mise en justice.
Fin de partie pour les jeux vidéos sur disque dans la prochaine Playstation ! Pourtant, dans un contexte où les gros titres atteignent facilement 100go, le disque permettait d'accéder à une grande partie du contenu sans dépendre entièrement d'une bonne connexion. Cette décision fait le pari d'une connexion rapide et stable partout. Ce qui est loin d'être la norme, notamment dans des régions rurales.
Vos anecdotes
☀️ Grève climatique pour les téléphones de Damien et Thaï :

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