Limites Numériques #24
Intensification des usages
Ce mois-ci on vous parle d’intensification, de console de jeu sans batterie, de mignons petits ordinateurs et toujours le meilleur et le pire du numérique d’un point de vue écologique.
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📈 L’intensification des usages : comment le design des interfaces d’aujourd’hui provoque plus d'impacts écologiques
Après avoir enquêté sur les stratégies des entreprises pour forcer l’utilisation d’IA, nous voulions aller plus loin. Dans une nouvelle étude, nous décryptons comment des choix d’interface, parfois anodins, contribuent à augmenter les impacts écologiques. Nos résultats viennent d’être publiés, et on avait envie de vous en parler 🙂
S’il est plutôt facile de calculer la consommation d’une application sur un serveur, il est bien plus complexe de prédire comment l’ajout d’un simple bouton peut en augmenter les impacts. Cela nécessite d'étudier un ensemble de réactions en chaîne, et la manière dont elles modifient les usages pour ensuite en calculer leurs effets environnementaux. Et ceci sans oublier tous les impacts autres que ceux des serveurs. Pour cette raison, la plupart des choix de design d'interface ne rentrent pas en compte dans les méthodes d'évaluation environnementale ou les scores d'écoconception.
Dans le cadre de sa thèse au sein de notre équipe, Anaëlle Beignon s’est penchée sur ce problème. Elle a étudié le design d’applications de messagerie et a mené des entretiens avec leurs usagers. Un phénomène central est alors apparu qu’elle a nommé “l’intensification des usages”.
En effet, le design des interfaces étudiées tend à augmenter le temps et la fréquence d’utilisation de fonctionnalités et de technologies toujours plus demandeuses en ressources. Quelques exemples pour comprendre ce phénomène :

❶ Si les applications de messagerie sont nées des conversations textuelles, elles ont peu à peu offert de nouvelles modalités plus gourmandes en données : message audio, vidéo ou plus récemment la génération d’images ou de texte par l’IA. Bien sûr, dès 2010, WhatsApp autorisait l’envoi de fichiers audio, mais ces derniers devaient être produits dans une application distincte, puis importés comme une pièce jointe. Aujourd’hui, WhatsApp intègre (comme la plupart des messageries) un bouton à côté de la barre de saisie de texte permettant d'enregistrer et d'envoyer des fichiers audio ou vidéo en un seul clic. Ce choix, à priori anodin, facilite et encourage alors l’envoi de vocaux en remplacement des messages textuels (pourtant bien moins lourds).

❷ Plus que contribuer à l’envoi de fichiers plus lourds, ces interfaces de messagerie n’aident pas non plus à en gérer le stockage (nous en parlions ici). Avec le temps, images et vidéos partagées s’accumulent : soit sur les serveurs qui augmentent alors leur capacité, soit sur les smartphones qui se retrouvent saturés et finissent renouvelés, comme nous le montrions ici ou là. Pire, certains choix fonctionnels rendent cette accumulation confortable : des filtres ou des barres de recherche permettent de chercher aisément dans des quantités massives de messages, photos ou vidéos, à la manière d’un moteur de recherche sur le web. L’intensification d’usage n’est pas qu’une augmentation de données ou de temps passé sur un service. Elle passe aussi par un design d’habituation de cette même croissance. Elle participe ainsi à l’obsolescence progressive à la fois des terminaux et des infrastructures collectives.

❸ La manière dont les entreprises communiquent sur leurs services, illustre aussi le type d'usages qu'elles en attendent. L'application Slack, par exemple, vantait en 2024 la facilité d’échange de messages entre collègues. Mais dès 2026, avec le boom de l'IA générative, l'entreprise propose de contourner cette tâche, désormais présentée comme fastidieuse. Le site promotionnel montre par exemple un échange avec le chatbot IA, mettant les fonctionnalités de discussion entre collègues au second plan. Cette pratique plus consommatrice – car assistée par l’IA – est incitée de multiples manières dans le design même de la plateforme. Nous en décrivions les stratagèmes dans notre étude sur l'utilisation forcée de l'IA.

Prendre en compte l’intensification des usages dans les pratiques d’écoconception
L’intensification des usages est un phénomène omniprésent. Dans une précédente enquête, nous avions déjà démontré que le paramétrage par défaut des applications valorise quasi systématiquement des usages plus consommateurs. Dans un contexte de concurrence et de course à l’engagement, les entreprises cherchent à afficher tout le potentiel de leur produit. Ce constat était déjà pointé en 2016 par des chercheurs en informatique à travers le concept de paradigme de la corne d'abondance : la plupart du temps, les nouvelles fonctionnalités augmentent le nombre ou la qualité des contenus hébergés sur les services numériques, augmentant mécaniquement le volume de transfert et de stockage des données. Ce qui entraine alors la construction de nouvelles infrastructures et permet à leur tour la création de nouveaux services plus consommateurs.

Ce travail invite à des approches de conception plus holistiques, où l’on s’interroge pour chaque design s’il produit des pratiques plus consommatrices ou non.
Si vous voulez aller plus loin nous avons détaillé quelques bonnes pratiques et sélectionné quelques références dans notre inspirothèque 👀
Sans limites 🙃
Finito les liseuses numériques Kindle de 2012 : Amazon a décidé qu’elles ne pourront plus accéder à l’application pour télécharger des livres, même si elles sont parfaitement fonctionnelles.
Des cartes postales à Marseille probablement faites à l’IA. Vu le nombre de datacenters dans la ville on devrait aussi en faire des cartes 😄.

(Photo piquée dans la newsletter Absurditech qu’on vous conseille. Avec un magnifique “MarseiLLLe”) Aux États-Unis, un giga datacenter IA dans l’Utah va consommer plus de deux fois la quantité d’énergie consommée par l’État. Un autre en Louisiana consommera plus que la ville de Los Angeles. Le tout alimenté en énergie fossile bien entendu 🛢️
Réglementation
L’article 15 de la Loi de simplification de la vie économique vient d’accorder aux centres de données le statut de “projets d'intérêt national majeur” ce qui leur permet d’accélérer les procédures administratives et ouvre malheureusement la possibilité de dérogations de certaines obligations environnementales.
Une enquête récente a montré comment Microsoft et d’autres lobbys d’entreprises de la tech ont obtenu de l’Union européenne que sa réglementation garde le secret sur les données environnementales des centres de données. Et ce, malgré les nombreuses critiques sur le manque de transparence des études de danger, à l'instar du projet de data center de Microsoft en Alsace (dont la consommation électrique équivaudrait à 80% de celle des foyers du Haut-Rhin).
Inspirothèque
Des idées de réutilisation de vieux smartphones par les étudiants de l’École de design de Nantes comme un réveil ou une veilleuse.

Les chercheurs qui avaient fait cette console de jeu sans batterie ont créé une nouvelle version utilisant seulement l’énergie solaire et l’énergie cinétique. La pression des boutons mais aussi l’action d’une manivelle (qui nous rappelle cette console) ont alors une double fonction : ils créent l’interactivité et produisent l’énergie nécessaire.

Grosse tendance, celle des #cyberdecks sur Tiktok : de petits ordinateurs très esthétiques et faits maison, montés et décorés dans de belles boîtes ou valisettes. La pratique n’est pas nouvelle mais refait surface avec une communauté plutôt féminine, apportant un souffle très créatif à ce que pourraient être d’autres formes moins conventionnelles d’appareils informatiques. Il y est question de réutilisation, recyclage ou assemblage de matériel parfois vintage, aux performances souvent sobres. Une pratique que cet article nous invite à regarder sérieusement sous l’angle environnemental, compte tenu des nombreux vieux smartphones et ordinateurs dans nos tiroirs.

Créations de Ubeboobey, RonnieBeeBee, Beefybruja Tracks a fait un documentaire sur la hype du moment dans les communautés hacking : les réseaux Mesh. Ces réseaux permettent de faire transiter de faibles données, comme du texte, sur de longues distances sans passer par le réseau mobile classique ou Internet. Pour cela le message rebondit d’appareils en appareils jusqu’à son destinataire. Une alternative intéressante basée sur des relais peu chers et peu consommateurs en énergie qui peuvent aussi se supplanter aux réseaux traditionnels en cas de coupure (guerres, catastrophes climatiques) ou dans des zones reculées.
Un jeu vidéo de courses de chevaux uniquement en caractères textuels.
Actualités de Limites Numériques
Le 21 et 22 mai à Nantes : Clara organise un workshop pour réemployer des smartphones obsolètes en instruments de musique dans le cadre du festival Molow de Stereolux.
Comme l’année dernière, nous organisons une rencontre locale dans le cadre de l’évènement international Computing Within Limits. Ça se passera à Strasbourg le 23 et 24 juin après-midi. Au programme : conférences, ateliers et rencontres. Lieu et infos à venir ici.
En vrac
L’Irlande ne veut plus accueillir de nouveaux centres de données dont la consommation électrique excessive est telle que l'île est contrainte de relancer ses centrales à gaz pour subvenir à ses besoins énergétiques.
Free a annoncé un forfait mobile illimité en internet. Avec cette annonce, l'opérateur fait sauter une nouvelle barrière à la consommation de données contribuant à l'augmentation du trafic sur le réseau mobile. Une évolution qui risque d'augmenter aussi la consommation électrique du réseau, directement liée à ce trafic et déjà 4 fois supérieure à celle des réseaux fixes (dont la consommation fluctue très peu).
Un reportage sur les déchets électroniques sur France TV où l’on y voit notre Julie Madon 🤘
Les opérateurs mobiles ont commencé l’arrêt des réseaux 2G et 3G. Cette tribune, publiée le 29 mars dans le journal Le Monde par un collectif d'associations, alerte des conséquences de cette décision qui, en plus d'être prise unilatéralement par les opérateurs, rend des millions d’équipements obsolètes : des téléphones bien sûr, mais aussi des ascenseurs, de l’éclairage public ou encore de dispositifs médicaux.
Une enquête auprès d’habitants des États Unis montre que les smartphones sont conservés plus longtemps.
Une étude de l’Ademe détaille les conséquences environnementales de l’allongement de la durée de vie des smartphones à 8 ans. Si l’effet écologique est évidemment bénéfique puisqu’il permet de diminuer la production d’appareils neufs, l’étude met en lumière d’autres effets négatifs pour mieux les anticiper :
La baisse du budget alloué aux smartphones par français peut augmenter le budget disponible pour consommer de nouveaux accessoires et services proposés par les fabricants et les distributeurs en recherche de nouvelles recettes. Cette tendance est d’ailleurs déjà observable dans un contexte de saturation du marché des smartphones au profit de périphériques comme les écouteurs sans fils.
Pour continuer à utiliser un smartphone vieillissant, certaines fonctionnalités pourraient être déportées vers le cloud, notamment le stockage.
En rallongeant la durée d'usage, on augmente la quantité de vieux smartphones présents sur le marché. Bien que leur prise en charge deviendrait plus incitative pour les entreprise, l'écart de performance entre les vieux smartphones et les plus récents risque de devenir très importante. Ce qui est déjà le cas entre les smartphones les plus cher et les moins chers mais risque d’aggraver la fracture numérique.
Dans cet article, Gauthier Roussilhe raconte la réquisition énergétique en France par les data centers. La France étant le premier exportateur d’électricité en Europe, elle est devenue un lieu idéal d’implantation, facilité par les politiques de l’État. Des capitaux massifs viennent monopoliser une partie importante de la production électrique pour revendre des services principalement à l’international. L’implantation de ces centres ne produit pourtant que peu de valeur sur le territoire : peu d’emplois et des impôts dépendants d’où sont déclarés les bénéfices.
“Ce modèle organise agressivement une extraction des capacités énergétiques en même temps qu’une extraction de la valeur hors des pays d’accueil vers des acteurs transnationaux.”
L’article raconte également comment les investissements massifs d’infrastructures électriques réalisés pour anticiper la conversion des voitures vers l’électrique ont profité bien plus aux data centers qu’à l’industrie automobile.
Vos anecdotes
👜 Julie : “J'ai acheté un sac à main de marque Asphalte (ils communiquent beaucoup autour de la durée de vie) et le sac arrive avec une carte postale et un QR code qui explique qu'ils ont des conseils à donner pour l'entretien du sac, à aller chercher sur l'appli téléchargeable via le QR code…”
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