Was ist punk?
Faire n'importe quoi, mais très sérieusement.
Chère Milouch,
Je t’écris en courant, ce qui n’est pas très pratique pour que l’écriture soit lisible, mais il faut bien me rendre à l’évidence, j’ai fait de ce meme ma vie :

C’est une juste conséquence que d’avoir transformé la plupart des aspects de ma vie quotidienne en to-do list géante, ce qui est bien entendu une façon de ne pas trop penser à mes angoisses personnelles et à l’état du monde qui se fendille un peu plus chaque jour. Voilà, je vous dois combien pour cette séance ?
C’est aussi, peut-être, dû à une certaine forme d’exigence, qui fait écho à celle que tu évoquais dans ta dernière lettre1. Comme toi, je pense (et malgré certaines apparences) j’ai du mal à accepter de faire les choses à moitié, ou en-dessous d’une certaine qualité, et je l’avoue, j’ai souvent grincé des dents face à des créations croisées en magasin, voire même, je l’avoue, sur le stand qu’on partage avec les copaines du Rayon alternatif… Ça ne signifie pas (forcément) que ces autres jeux sont nuls ou bâclés, mais ils ne correspondent pas à la barre que je me mets à moi-même (et ça ne m’étonnerait pas que le sentiment existe en sens inverse).

Mais l’exigence, comme tu l’écris, ce n’est pas tant celle qu’on demande des autres (ça ne pourrait être qu’une source de constante déception, et c’est pas facile de s’en détacher mais j’essaie) que celle qu’on s’impose à soi-même. Et ça passe souvent, en effet, par une certaine violence : a minima, avoir un rythme de création comme le mien (c’est-à-dire déraisonnable) ça implique de travailler trop, d’enchaîner les moments de rush, de se prendre la tête parce que ce jeu-là doit avoir ce code couleur-ci, ce nombre de mots exacts, cette contrainte cachée… C’est parfois pénible, et ce n’est sans doute pas la seule façon de produire des choses de qualité, mais c’est la mienne.
Cela dit, il existe un mouvement inverse chez moi, tel un loup qui danse avec l’autre, et c’est une certaine forme de punk.

Tu le sais et les gens qui nous lisent aussi peut-être, je lance la semaine prochaine le financement participatif de 3 petits jeux de rôle que j’ai qualifiés de « punk ». Je ne dis pas ça pour faire ma pub (OK, un peu quand même) mais parce qu’en conséquence, je suis allé causer dans pas mal de micros ces derniers temps, et la question de ma punkitude personnelle, et de celle de ces jeux, a surgi plus d’une fois. Parce qu’avec mon pull à rayures, ma gueule de cishet blanc CSP+ valide et j’en passe, on peut pas dire que je ressemble à la caricature du punk ; et d’ailleurs demander de l’argent aux gens plutôt que photocopier son fanzine comme un dégueulasse au boulot, c’est pas très punk, hmm ?
Je résume grossièrement mais en fait je suis assez d’accord avec ces critiques, et ça m’a amené à réfléchir à ce que ça pouvait être, le punk en jeu de rôle. Je te livre ici des réflexions en vrac qui ne font pas office de définition, car je crois qu’elle n’est pas possible.

Si on a intitulé cette infolettre « Exploration des frontières », c’est pas un hasard, même si « Explosion des frontières » est peut-être plus approprié à la direction que je me suis tracé pour ces prochaines années : l’envie de ne plus me cantonner à un format, un propos, une quelconque norme, et faire un peu ce que je veux. L’envie aussi d’aller vite, de produire beaucoup et on fera le tri plus tard, ce qui va de pair avec l’exigence citée plus haut : donner l’impression que tout cela est facile et rapide (ce qui n’est pas tout à fait faux) alors que ça demande quand même un peu de travail. L’envie, aussi, de proposer de grandes choses exigeantes mais aussi des petites choses mal branlées, pour montrer que la vie est trop courte pour avoir honte de ceci ou de cela et pousser les autres à faire des jeux pareil2.
Et puis il y a le propos de ce qu’on crée, mais aussi de ce qu’on fait. Je le répète dès que je peux, je ne prétends pas faire des jeux au fond idéologique : le plus revendicatif pour le moment, c’est peut-être Hex & the Punks, qui dénonce le capitalisme et le patriarcat, attention au message provocateur et courageux ! Non, je laisse à d’autres, comme toi, comme Melville surtout (tiens ça fait longtemps qu’on l’avait pas citée) le soin de faire des jeux politiques bien mieux que je ne saurais le faire. Ce n’est pas que je ne suis pas en colère contre tout un tas de choses, bien au contraire, mais je n’arrive pas à les exprimer sous forme ludique.

Si mes jeux sont punk, notamment celui dont je te parle plus bas (▼), c’est sans doute dans la liberté que je me laisse en terme de formats, mais aussi en termes de sujets et de façons de jouer : si je fouille dans le monceau qu’est ma production, je vois bien que c’est un grand n’importe quoi dans lequel je saute d’une idée à l’autre, explorant à peu près toutes les façons de jouer, y compris les plus tordues ; parfois pour rire, parfois de façon plus sérieuse, en tout cas avec une vraie volonté de me poser en contre-exemple de tout et ne me refuser rien.
Voilà à quoi ça peut ressembler pour moi, le punk ludique. Et pour toi, ce serait quoi ?

Bon, je suis désolé mais je vais encore parler de moi dans cette lettre où je n’ai fait que parler de moi ou presque… Mais là, j’ai pas le choix, car en termes de papier je suis obligé de mentionner ceci :

On fait souvent des blagues entre nous sur des jeux qui seraient imprimés sur des T-shirts, des crêpes, des écocups… C’est devenu un jeu que d’imaginer le format le plus improbable, et ce qu’on pourrait mettre dessus, et comment. Et ben voilà, je l’ai fait, et je suis bien content d’être désormais en mesure de proposer un jeu (trash comme il se doit) sur du papier toilette. Au-delà de la blague, ça m’a permis aussi de toucher du doigt le format rouleau, et si je suis très très loin de la classe absolue d’un Ours liquide, ça me donne quand même bien envie de continuer à expérimenter avec cette forme-là ! Mais de façon moins provocatrice, promis.
Sur ce, comme l’a sans doute dit Alyosha Kr., à dans un mois !
Côme
Au fait, cher lectorat ! Tu auras remarqué qu’on a ralenti le rythme de nos missives ; c’est pas l’envie qui nous glisse entre les doigts mais le temps disponible. Ça reviendra peut-être comme avant plus tard, ou non ! ↩
Ça peut paraître cliché mais c’est vrai que pour moi il n’y a pas beaucoup de plus grand plaisir que de voir un de ses jeux être réinterprété ou en inspirer d’autres, que ce soit des bêtises ou des bijoux. ↩