Réfléchir vs. Consommer
J'aurais aussi pu écrire « Conserver vs. être discret » mais ça sonnait moins bien
Chère Milouch,
Je t’écris de l’Imec ! Ce petit nom désigne l’Institut Mémoires de l'édition contemporaine, qui est un lieu de conservation d’archives situé dans une ancienne abbaye, si ça c’est pas la classe à Palavas… Je n’avais rien à y faire (à part écrire des jeux de rôles évidemment) mais je profite d’accompagner ma compagne qui a le nez plongé dans les vieux documents pour avoir un endroit classe d’où t’envoyer cette lettre.

N’empêche qu’être là me fait repenser à la question des archives, qui je le sais t’interroge. Ici on conserve la correspondance des auteurices, leurs carnets de brouillon, que sais-je encore, mais c’est assez restreint à une certaine frange de la littérature1… Où est-ce qu’elle est l’archive du JdR ? OK, les bouquins sont conservés à la BnF quand les auteurices ont fait le boulot, mais quid des fanzines, des jeux chelous qui rentrent pas dans les cases ? Et puis quid des cahiers de brouillon (oui, j’en ai encore), des lettres virtuelles ou non, de tous les petits bouts d’imaginaire qui se baladent… C’est un peu dommage de se dire qu’ils sont sans doute perdus et ne seront plus lus par personne à part des algorithmes prédictifs les pillant sans vergogne.

Alors sinon je me retrouve tout à fait dans tes dernières réflexions, et merci d’avoir fait rentrer le FHAR dans notre infolettre ! Je crois pouvoir dire que la théorie ne m’a jamais beaucoup intéressé ; j’ai été un piètre chercheur en littérature qui se contentait en gros de dire « Eh vous avez vu ce livre il est bien, et sur la même thématique ce livre il est bien aussi » avec quelques vagues concepts derrière, et tous les gros cerveaux qui font de la théorie rôlistique m’ont depuis longtemps laissé loin derrière. Attention, je ne suis pas du tout en train de dire que se torturer les méninges autour de concepts plus ou moins abstraits c’est mal, bien au contraire : j’ai le plus grand respect pour les gens qui arrivent à réfléchir sur des trucs de pointe, je ne suis juste pas de ceux-là.

Ça me fait du bien de lire que comme moi tu penses que « les jeux qui cherchent à mettre en place de nouveaux rapports sociaux dans leur game design me parlent plus que ceux qui en parlent juste ». Je ne prétendrai pas en faire partie, mais rien que le cas du jeu sans MJ est intéressant : il y a 20 ans c’était inexistant ou presque, il y a 10 ans c’était chelou, aujourd’hui c’est un type de jeu de rôle (presque2) comme un autre, une modalité qu’on peut adopter ou non mais qui vient en tout cas remettre en cause l’hégémonie d’un Meneur de Jeu comme figure d’autorité absolue autour d’une table. Et ce bien plus que le fait d’avoir remplacé « Maître de Jeu » par « Meneur de Jeu » dans la plupart des jeux francophones, ce que n’ont d’ailleurs pas fait la plupart des jeux anglophones…
Moi je ne pousse rien de tout ça en avant délibérément, et si je considère que toute frontière est là pour être dépassée c’est d’abord par intérêt pour les défis créatifs. C’est peut-être une faute politique en 2026, d’ailleurs, de ne pas inclure de prise de position dans ses jeux et il faudra que j’y réfléchisse dans une prochaine infolettre ; mais d’un autre côté je vois bien comment expérimenter sans relâche c’est en soi un message. Je sais juste pas lequel.

Bon après, s’il y a bien un axiome auquel cette quête permanente de la nouveauté se heurte, c’est celui d’un certain consumérisme3. Je me souviens quand j’étais minot, un truc qui m’avait tout de suite plu dans le jeu de rôle c’étaient 2 affirmations qui allaient à l’encontre de la plupart des loisirs que je pratiquais à l’époque. Quand tu joues aux jeux vidéos, faut que tu claques plein de thunes pour acheter une console, et une fois un jeu (acheté cher lui aussi) terminé, y rejouer n’a plus le même goût… Même des trucs comme le roller (oui j’ai fait pas mal de roller dans ma jeunesse) c’est pas donné et faut renouveler l’équipement quand, comme moi, on se pète la gueule souvent. Bon, les comparaisons sont pas ouf mais tu vois où je veux en venir : quand tu achetais un bouquin de JdR on te disait que tu n’avais besoin que de celui-là pour jouer et que d’ailleurs t’en avais pour des années d’amusement avec, et moi des années de fun pour 100 francs ça me paraissait un bon deal.
Sauf que bien sûr c’est pas vrai : l’éditeur a besoin de vendre des suppléments et des nouvelles éditions d’un jeu pour remplir ses caisses, et notre esprit (le mien en tout cas) a été ainsi modelé qu’il a besoin de nouveaux trucs une fois passée son obsession du moment.

D’un autre côté, dans cette période où on est bouffées de partout par des trucs virtuels, je crois plus que jamais à la nécessité de produire des choses qu’on peut tenir entre ses mains, des excuses pour se réunir autour d’une vraie table en bois bien dur (points bonus si tu l’as poncée toi-même) pour manger des chips et raconter des bêtises. Mais j’ai la sensation que ce n’est pas du JdR commercial que viendra la réponse : plutôt de ces groupes de jeu qui font leur truc dans leur coin, masse invisible de communautés cool, un peu l’équivalent analogue des myriades de webrings du web revival movement.
En fait, la révolution c’est rarement bruyant (jusqu’à l’être très fort) et ça fait rarement la une (jusqu’à ce qu’on ne puisse plus l’éviter)…

Alors je vais être super original dans cette livraison du JDPP et te parler de Jason Shiga ! C’est quand même pas ma faute si le gars fait preuve d’une curiosité et d’une inventivité insatiable en ce qui concerne les bandes dessinées imprimées…
Il se trouve qu’en ce moment un coin de ma tête est occupé par le principe des récits en graphe, à cause d’un certain OuJePo ; tu connais forcément, c’est le principe de base des Livres dont vous êtes le héros. Mais Shiga pousse le truc plus loin avec ses petites bandes dessinées puisqu’il a réfléchi à comment présenter le truc physiquement, et c’est là que ça devient intéressant… Et une vidéo valant mieux qu’un long discours, voici à quoi ça ressemble et comment on peut le faire aussi :
Alors pour du texte, ça laisse pas beaucoup de place, mais je me dis qu’avec un grand, voire un très grand papier, y a moyen de faire quelque chose d’intéressant… À lire les commentaires de la vidéo, ça a inspiré des dizaines de gens, et je dois dire que ça m’inspire bien moi aussi !
Sur ce, comme l’a sûrement dit Olivier Corpet, « à dans un mois » !
Encore que, en allant fouiner dans les rayons j’ai découvert une collec’ complète de Bifrost ! ↩
Il y a encore beaucoup de gens en convention à qui on fait découvrir que ça existe, le jeu sans MJ, mais leur surprise est systématiquement positive et amène souvent plein d’autres questions intéressantes ! ↩
Je ne parle pas ici de capitalisme, car beaucoup de jeux chelous sur itch.io sont gratuits et on peut donc s’ensevelir sous une montagne de PDF pour pas un rond. ↩