Exploration des Frontières

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15 avril 2026

“More of the same”

Exploration d'émotions qui me sont bien étrangères

Chère Milouch,

Je t’écris depuis un train qui rentre aussi paisible que moi de Caen où j’ai passé le week-end à présenter les jeux de notre cher Rayon alternatif au public local. Les conventions c’est toujours un espace très particulier où tu alternes entre deux états :

  • « Ces gens m’accueillent comme une star alors que j’ai pas fait grand chose mais iels ont l’air d’aimer nos jeux, chouette »

  • « Tout le monde passe en regardant à peine le stand, on est vraiment des inconnu⋅es complet⋅es »

La réalité se cache bien sûr entre les deux : on est des petits poissons dans une grande mare mais il n’y a pas tant de pêcheurs et… bon, je ne sais plus où je vais avec cette métaphore mais tu vois l’idée. De toute façon, le vrai plaisir (outre gagner un peu d’argent, on va pas se mentir) c’est que des inconnu⋅es nous disent qu’iels aiment nos jeux, ou qu’iels les découvrent avec des yeux émerveillés : c’est là que tu sais que tu as réussi ta mission et que tu as bien fait d’imprimer un jeu de rôle sur du papier toilette1.

Ce sera toujours mieux que de jouer au golf

Et alors justement, les conventions de jeu de rôle c’est toujours l’occasion de constater l’uniformisation des propositions dont tu parlais dans ta lettre : moi non plus je ne vois pas trop la différence entre un jeu avec des épées et des monstres et un autre jeu avec des épées et des monstres… C’est d’ailleurs le problème que j’ai avec l’OSR en général2 : j’ai beau trouver pas mal des propositions OSR stylées, surtout au niveau de leurs visuels, je n’accroche jamais vraiment car les règles me semblent toujours des variations sur un même thème, dans le genre « Ah oui eux ils appellent cet attribut “Constitution”, moi j’appelle cet aspect “Résistance”, rien à voir ». Il doit me manquer quelque chose car je n’arrive pas à comprendre le fun qu’il peut y avoir à bricoler ta micro-variation d’un truc qui existe déjà, parfois jusqu’à en faire un jeu complet, mais bon ça a l’air d’éclater plein de monde alors qui suis-je pour juger.

Deux personnages de jeux OSR qui vraiment n’ont absolument aucun rapport l’un avec l’autre, c’est pourtant évident

Ce qui est intéressant, c’est que cette uniformité peut lasser nous autres joueurs et joueuses mais aussi les gens qui éditent ces jeux ! Je ne vais pas balancer de noms mais dans cette convention j’étais juste à côté d’un éditeur qui a une gamme de jeux de gens avec des grosses armes, et il me disait que c’était leur gamme qui marchait le mieux, j’ai d’ailleurs entendu tout le week-end des gens venir en chanter les louanges et raconter à l’éditeur leur campagne (le pauvre). Mais cet éditeur a aussi d’autres jeux qui n’ont rien à voir, et qui ont l’air sympa, mais qui se vendent beaucoup moins… et j’entendais les fans du jeu avec des grosses armes désigner les autres gammes en disant « Ça c’est le même jeu dans le passé, ça c’est le même jeu dans le futur » sur le ton de la blague mais avec le sous-entendu qu’il fallait more of the same comme disent les anglais pour les contenter. Enfin on a déjà parlé ici des gens qui font style ils ne veulent pas apprendre de nouvelles règles donc ça ne m’étonne pas trop tout ça.

D’ailleurs, pour finir sur le sujet, en face de nous il y avait un étal de jeux de société, et là aussi tu peux facilement faire de grandes familles entre les jeux avec des chiffres, les jeux où il s’agit de dire des saloperies en faisant comme si c’était drôle, les énormes boîtes avec de petits bonhommes qui ont des grosses armes pour leur taille… Je connais surtout les jeux avec des chiffres et j’avoue que j’en ai plusieurs variations à la maison alors que fondamentalement on joue un peu toujours de la même manière à ce genre de jeux. Est-ce que ce ne serait pas une pure illustration du consumérisme, qui te fait croire que si tu es lassé⋅e d’un produit tu peux en acheter un autre presque-pareil-mais-un-peu-différent et y retrouver de la joie ?

Ces jeux prétendent être tous différents, il faut donc que je les achète tous !

J’aurais pu parler aussi des contes de fées et de l’infinie variation des histoires pour enfants, mais ce sera peut-être une prochaine fois, car là je voulais enchaîner sur la question de l’archive car ces photos de la collection de Bruce Withehill m’ont fasciné ! Du coup je suis allé chercher un équivalent pour le jeu de rôle (pas très loin, je l’avoue) et j’ai pas trouvé. Ou plutôt, j’ai trouvé des archives en ligne, mais elles semblent surtout préserver des vieilleries poussiéreuses sur les ruines desquelles l’OSR s’est bâti… Alors je me demande, est-ce que l’archivage, du fait qu’il opère nécessairement une sélection (on peut pas tout garder car nos rayonnages ne sont pas ceux de la Bibliothèque de Babel), présente aussi un risque de subjectivité qui pourrait effacer certaines œuvres ? Est-ce que dans 30 ans on pensera qu’en 2020 on jouait encore uniquement à des jeux avec des guerriers et des monstres, et pas à des machins imprimés sur papier toilette ?!

L’avenir nous le dira !

Des archives tirées de leur profond sommeil

Alors attention rapprochement acrobatique, ne faites pas ça chez vous sans vous étirer : quand tu me montres des images qui se suivent sur la coupe de différents livres, ça me fait tout de suite penser à des images qui se suivent sur la tranche de différents numéros d’une revue ! Eh oui j’ai bien sûr en tête ma collection de J’Aime Lire, aujourd’hui disséminée aux quatre vents.

Cette image me remplit d’une envie tout à fait irrationnelle

C’est vraiment un coup de génie, car il y a un côté puzzle vraiment sympa, genre « qu’est-ce que ça va donner au final ? » et une grosse incitation à acheter la suite pour compléter le dessin parce que sinon ce serait moche ! Avec aussi, du coup, une bonne dose de planification pour les graphistes de la revue.

Message aux gros éditeurs de jeux avec des monstres et des guerriers : prévoyez votre gamme en avance et mettez un dessin fragmenté sur le dos des bouquins !

Sur ce, je te fais des bises et comme l’a sûrement dit Jorge Luis Borges, ¡Hasta el próximo mes!

Côme


  1. Personne n’a eu assez de courage pour l’acheter mais le jeu crée clairement un effet de « Ah oui donc on peut aller jusque là » et c’est très sympa à constater ! ↩

  2. Je résume très rapidement au cas où mais l’OSR (Old School Renaissance) c’est l’idée de jouer à explorer des donjons avec des monstres dedans, comme dans les premières années du JdR, mais avec des règles un peu moins pétées et complexes. ↩

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