Limites Numériques #21
Fragilités du numérique
Ce mois-ci on parle fragilités du numérique, de pénurie de mémoire vive, et toujours le meilleur et le pire du numérique d’un point de vue écologique.
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⛓️💥 Fragilités du numérique
En novembre, sortait l’ouvrage Fragilities: Essays on the Politics, Ethics, and Aesthetics of Maintenance and Repair (MIT Press) par Fernando Domínguez Rubio, Jérôme Denis et David Pontille, qui explore la notion de « fragilité ». L’occasion pour nous de revenir sur les fragilités du numérique.
Dans ce livre, les auteurs invitent à « cultiver une attention particulière à ces moments où les choses […] commencent à s'effondrer et révèlent leur fragilité ». Ils suggèrent de penser avec et depuis la fragilité pour construire d’autres formes de technologies.
La notion de fragilité est intéressante car elle se distingue des approches centrées sur le risque, habituellement utilisées pour étudier les impacts des crises écologiques sur les activités humaines. Le problème de ces approches est qu’elles se placent uniquement dans une optique de résolution des problèmes : on cherche à quantifier le risque, à l’anticiper et le gérer.
Contrairement au risque qui envisage des perturbations exceptionnelles, la fragilité, elle, prête attention aux dysfonctionnements beaucoup plus courants et ordinaires.

Dès lors, il nous semble intéressant de renverser les choses et d’exposer les fragilités des systèmes numériques. Au cours de nos enquêtes, nous avons découvert bien des ruptures dans l’usage quotidien (batterie qui se vide par grand froid, mauvaise couverture réseau, etc). Tout comme des évènements récurrents de grand ampleur (panne d’opérateurs comme Cloudflare, AWS, ou Akamai, pannes électriques prolongées, rupture d’approvisionnement, etc). Malheureusement, ces fragilités, déjà bien présentes, risquent de s’aggraver avec les crises écologiques et géopolitiques en cours.

Considérer les fragilités du numérique amène à poser sur lui un regard nouveau : il n’est plus ce système ultra-fiable, mais un outil qui peut se casser à tout moment, dont il faut prendre soin ou apprendre à se défaire.
« j'étais dans un camping où il n'y avait vraiment aucun réseau […] seulement de la Wi-Fi près de l’accueil. Il a fait que pleuvoir la semaine dernière. Donc, j'étais là, à côté de l’accueil, sous la pluie avec mon téléphone et mon parapluie en mode "fais ta mise à jour 🤬🤬🤬 !" »
Extrait d’entretien de notre enquête sur les problèmes de connexion au quotidien.
Alors de quoi doit-on prendre soin ? Aujourd’hui, des moyens considérables sont mis en place pour que le numérique fonctionne partout et tout le temps : des générateurs en cas de coupure de courant dans les datacenters ; une redondance des serveurs en cas de perte de données ; une superposition de réseaux (4G, 5G, wifi), etc. Énormément de soin est apporté au numérique qui génère du profit pour en réduire de potentielles défaillances. À l’inverse, ce soin est délaissé dès lors que celui-ci ne répond plus aux logiques de profit. Comme par exemple les vieux smartphones dont les mises à jour sont arrêtées. On délègue alors la charge du soin aux utilisateurs et utilisatrices. À nous de faire le ménage sans outils adaptés, d’équiper notre appareil pour ne pas qu’il se casse, d’avoir un appareil de secours pas trop loin en cas de panne.
Penser les services et objets avec et depuis la fragilité, c’est se poser la question des formes du numérique dont on veut prendre soin ou non. Par exemple :
Concevoir des services adaptés aux appareils fragiles ou vieillissant, comme le fait velov.jean-cloud.net. Le site web permet de consulter les vélos en libre-service sans passer par l’application officielle qui dysfonctionne et charge lentement sur de vieux appareils.

velov.jean-cloud.net Visibiliser l’état des infrastructures dans les interfaces pour permettre de mieux comprendre où ça dysfonctionne, grâce à des indicateurs qui vont plus loin que les barres WiFi ou réseau.
Stocker les données différemment selon leur nécessité d’accès : accessible à tout moment / sur un serveur dormant / à garder hors-ligne / à supprimer, etc, comme le fait l’Anarchaserver dont on parlait dans la newsletter n°15.
Repenser les logiciels en ligne et les espaces collaboratifs pour faciliter l’édition hors ligne quand le réseau est instable (dans le train, en voyage, ou dans une pièce de la maison éloignée du Wi-Fi). Pour cela, les situations exceptionnelles sont inspirantes comme celle du technicien en Antarctique dont on parlait dans le n°15. Ou encore celle de la navigatrice Aleth Gueguen qui conçoit depuis son bateau, des logiciels pour des usages marins contraints par la connexion et l’énergie. (Vous pourrez d’ailleurs la retrouver le 3 février à la journée de l’écoconception numérique.)
Actualités de Limites Numériques
Notre collectif s’élargit 💚. Nous ont rejoint : Julie Madon (Sociologue), Clara Rigaud (ATER à Centrale Lyon), Adrien Luxey-Bitri (Chercheur à l’INRIA-Université de Lille et membre de l’association Deuxfleurs) et Lucas Deloison (Alternant à l’Inria Lille).
Clara Rigaud a présenté MIMTEnd0 : un instrument de musique fabriqué à partir d'une combinaison de smartphones obsolètes. Elle a d’ailleurs reçu le prix de la meilleure démo à la Web Audio Conference.

Dans une tribune publiée dans Le Monde, nous alertons du pouvoir persuasif du design utilisé pour forcer l'usage de fonctionnalités d'IA, que vous le vouliez ou non. Une manière pour nous de rappeler l'importance du choix individuel, collectif et démocratique quant au développement de technologies, et la nécessité d'un encadrement de ce qui pourrait être qualifié de pratiques commerciales agressives.
Le replay de la présentation d’Anaëlle à propos de son enquête sur les designers pratiquant l’écoconception.
Sans limites 🙃
On découvre dans cette conférence de la hackeuse Elfy, qu’un des fauteuils roulants électriques les plus populaires du marché bloque certaines fonctionnalités si vous ne payez pas ou n’utilisez pas l’application. Par exemple le service premium à 99,99€ permet de déverrouiller la vitesse pour passer de 6km/h à 8,5km/h et ainsi pouvoir “attraper le bus”. Sans oublier que d’autres fonctionnalités encore plus chères (8000€) sont vendues et conditionnées à l’achat d’une nouvelle télécommande, bien qu’elles soient pourtant présentes dans le logiciel mais simplement verrouillées. L’intervenante présente plein d’autres exemples plus fous les uns que les autres. Heureusement un hack de quelques lignes dans le code lui a permis de contourner tous les verrouillages.
Dans notre inspirothèque
On vous propose ici une nouvelle catégorie où l’on vous partagera des idées inspirantes et qui seront documentées au fur et à mesure dans notre inspirothèque.
Des micro-ordinateurs fabriqués industriellement à partir de composants de vieux smartphones.

Citronics.eu Northdark est un jeu de rôle narratif. Lors d’une tempête, on explore comment distribuer l’énergie limitée entre le village certaines fonctions d’un data-center nordique
Un reportage d’Arte sur des évènements et espaces de partage de données hors ligne (dans la forêt pour être plus précis). Une manière pour ses organisateurs de mettre en commun des ressources numériques (les fichiers), mais aussi électriques et matérielles (un ordinateur branché sur une batterie).
Nous avons ajouté à l’inspirothèque,10 inspirations tirées du secteur du jeu vidéo, telles que :
💡 Un jeu pour raconter l’obsolescence programmée des smartphones.
💡 Des jeux uniquement réalisés avec des caractères textuels.
💡 Une gameboy sans batterie.
💡 Un serveur Minecraft alimenté par énergie solaire et où les actions ont des conséquences sur son autonomie.
💡 Des choix artistiques et scénaristiques découlant directement des limitations techniques.
💡 Un jeu où il faut gérer l'énergie de son personnage, mais aussi celle de son ordinateur.

Petite info : Notre formulaire de contribution ne fonctionnait plus, donc si vous aviez soumis une contribution n’hésitez pas à nous la renvoyer.
En vrac
Les horloges atomiques du National Institute of Standards and Technology ont subi une panne de courant prolongée, à cause d’une tempête. Or, ces dernières fournissent un des temps de référence à l’Internet mais aussi à des systèmes de positionnement satellitaire. La déviation n’aura pas dépassé 5 millionièmes de seconde. Ça ne servira pas d’excuse pour votre panne de réveil.
Peut-être avez vous suivi l’explosion des coûts des barrettes de RAM. Ce composant clé utilisé pour la mémoire vive de vos ordinateurs a été pris en hold-up par l’IA. Les gros constructeurs réorientent toute leur production vers les mémoires haute performance pour répondre aux besoins de ces centres de données. Résultat : une augmentation de 200% à 500% du prix de ces barrettes faisant effet domino sur tout le secteur de l’informatique :
Les constructeurs d’ordinateurs commencent à annoncer augmenter leurs prix (comme framework et bien d'autres). Ce qui nous rappelle le coût collectif imposé par le développement de l’IA que nous décrivions dans notre tribune dans le monde (citée plus haut).
Face à la pénurie, Microsoft doit déployer des mises à jour pour que Windows 11 consomme moins de mémoire vive.
Le domaine du jeu vidéo, gros consommateur de barrettes, est très impacté. Notamment parce que la puissance du matériel des joueurs et joueuses va probablement baisser. Les gros studios, qui ont l’habitude de concevoir leurs jeux en prévoyant une croissance systématique de la puissance, vont devoir alors les optimiser drastiquement pour pouvoir les vendre.
La rentabilité des vendeurs de consoles comme Nintendo baisse. Et les constructeurs comme Sony ou Valve repoussent même la sortie de leur console ou imaginent une console "débrouillez-vous" sans ram préinstallée.
Le taux de nitrates dans l’eau explose dans l’Oregon et pourrait être lié à l’activité des datacenters d’Amazon. Comment ? Les centres pomperaient de l’eau déjà contaminée mais augmenteraient la concentration de nitrates en pratiquant l’évaporation de l’eau pour se refroidir. Les nitrates resteraient alors en quantité élevée dans l’eau résiduelle. Eau qui est ensuite rejetée avec les eaux usées et finit par contaminer les nappes souterraines.
Bose arrête le service cloud associé à certaines de ses enceintes connectées. Mais pour éviter qu’elles soient bonnes pour la poubelle, l’entreprise ouvre son code. Décision assez rare dans l’industrie (qui a aussi été motivée par la vague de protestation des clients).
Conseil sortie : l’expo sur les flops technologiques au Musée des Arts et Métiers. À ce qu’il parait le 17 et 18 janvier on sera dans le coin pour une éloge funèbre du numérique…
Vos anecdotes
Arthur vit avec un vieux smartphone dont la batterie est assez aléatoire, ce qui lui vaut de stresser pour ses billets de train. N’ayant pas d’imprimante, il a pris l'habitude de les télécharger sur une adresse url publique qu'il lui est possible de retenir de mémoire. S’il a un problème il peux alors "profiter" des téléphones autour de lui pour récupérer son billet, y compris celui du ou de la contrôleuse. Une sorte de mise en commun très ponctuelle du matériel numérique disponible sur le moment.
C’est tout pour ce mois-ci, merci de nous avoir lu ! Et soutenez-nous si vous le pouvez !